C’est dans le cadre informel de son appartement lillois que Carlo Toselli, animateur chez Ankama, me reçoit pour parler de lui, de son parcours et son travail dans l’un des studios d’animation le plus connu de France.

Carlo Toselli en plein travail chez Ankama

Ton rôle chez Ankama ?

Je suis animateur traditionnel. Je fais les poses-clé en dessin des animations de WAKFU. Enfin, je fais partie de l’équipe qui s’en occupe. Heureusement, je ne suis pas tout seul, nous sommes une équipe de dix personnes. Il s’agit d’animation à l’ancienne, sur des tables d’animation (cf photo). On « flippe » avec les feuilles pour regarder notre anim’ évoluer. Le principe est de « cleaner » et d’indiquer où se trouvent les ombres. On a pris le terme genga, qui vient du nom gengaman, cela désigne celui qui dessine les poses-clé au Japon. On est fan du Japon c’est vrai, mais cela vient surtout de notre patron qui a bossé au Japon sur « Naruto » par exemple et que nous travaillons avec Masako Sakano dans notre équipe qui elle a bossé 30 ans chez les Studios Ghibli donc cette appellation est donc venue naturellement.

Fais-tu autre chose chez eux ?

Oui, c’est une grosse boîte avec des ramifications multiples. Comme j’y suis depuis le lancement de la production il y a quatre ans, j’ai eu l’occasion de faire du story-board, un peu de design, des illustrations pour des jeux de carte WAKFU. J’ai également participé à pas mal de projets finalement : des teasers, des bandes annonces, des pubs. J’ai aussi pu faire un peu d’animation flash ainsi que des BD pour la section éditoriale d’Ankama, dans le magazine DOFU notamment.

Une illustration personnelle

A quel moment as-tu su que l’animation allait être ton taf ?

J’ai toujours dessiné comme tu le sais, depuis que je suis gamin. Mais j’avais de gros doute car je n’avais aucun exemple de personne autour de moi ayant réussi dans ce domaine. Qui plus est, venant d’Avignon, je n’avais jamais entendu parlé de formation un tant soit peu populaire. Je pensais que c’était un métier de saltimbanque. Cela m’inquiétait, mais je me souviens que je le mettais toujours dans les questionnaires des profs en début d’année. Je mettais des conneries comme berger ou médecin et je mettais toujours dessinateur de bande dessinée comme une espèce de sous-option que je pourrais faire à côté. Mais c’était le seul truc que j’avais l’impression de savoir faire donc je me suis dit je vais faire cela si je trouve rien de sérieux. Mon amour de départ c’était la BD, mais le véritable déclic fut provoqué par certains films d’animation, tel qu’AKIRA qui a été une révolution. J’ai toujours aimé l’animation Dysnéienne mais c’est quand j’ai vu un film comme AKIRA que je me suis dit « la vache on peut faire autre chose avec l’anim’ ». Et après j’ai découvert d’autres auteurs comme Miyazaki, mais pas que japonais, des cartoons comme REN AND STIMPY ou SOUTH PARK où on pouvait faire du hard core en animation.

Tu m’as dis que tu voyais un peu ça comme un métier de saltimbanque. Tu n’as pas eu peur au début de partir à l’aventure, peur de pas avoir une bonne situation ?

C’est quand je suis entré dans la recherche d’études et les études elles-mêmes que j’ai arrêté de m’en faire.

Yubaba du VOYAGE DE CHIRIRO

Justement parlons un peu de ta formation.

J’ai quitté Avignon pour Paris quand j’ai su que Les Gobelins existaient. C’était mon but, j’ai eu la chance de faire des écoles privées, une année à Penninghen où j’ai appris le dessin, ensuite une année aux Ateliers de Sèvres qui, elle, était une école préparant au concours des Gobelins. J’ai passé le concours après cette année, j’ai foiré à l’oral. Ensuite j’ai fait un an en formation 3D et des cours du soir où j’ai appris à faire du story-board, de l’animation 3D. Dans les cours du soir j’ai eût l’enseignement de Thomas Vienc qui donnait des cours via la mairie de Paris. Il est aussi prof d’anatomie aux Gobelins, c’est lui qui a fait les écorchés de TARZAN pour Disney, donc c’est un tueur en anatomie. Il y avait aussi Mr Wu, un artiste animateur vietnamien, qui donnait des cours de peinture, j’y ai appris beaucoup de choses. Chaque cours coûtait 120€ l’année, organisé par la mairie.

Et donc après tu as pu entrer dans le saint des saints

Oui, j’ai pu entrer dans l’école que je visais, Les Gobelins. C’était la plus populaire, elle avait une bonne image. Cela allait bien à l’opposé de ma vision de l’animation. C’était pro, j’étais plus sérieux et je pouvais plus en abattre en sortant. Et j’ai très vite trouvé du travail, parce que j’avais toujours cette hantise.

Les Sœurs Dathura

Mais tu me disais qu’il y avait des exemples d’élèves aux Gobelins qui étaient débauchés avant la fin de leurs cursus et qui partaient dans la vie active.

Oui, je me suis aussi rendu compte après en faisant mes stages et en commençant à travailler avec des animateurs que j’avais eu des idées préconçues, que la plupart étaient des dessinateurs et qu’ils n’avaient pas fait forcément des écoles, qu’il y avait plein de chemins différents. Y’en avait qui avaient appris sur le tas, d’autres qui étaient partis aux États-Unis. Mais en tout cas Les Gobelins ont été une super formation, grâce à ça j’étais sûr d’avoir un niveau correct en entrant dans un studio.

Maintenant tu travailles chez Ankama, rappelons un peu ce qu’ils font : DOFUS, un MMORPG, la série animée WAKFU et une activité éditoriale de bande dessinée.

Oui, ils éditent également TANK GIRL qui est vraiment cool.

Quelle est la journée d’un animateur aujourd’hui ?

On est maintenant dans un boulot qu’on connaît, c’est la deuxième saison donc on a des automatismes, on travaille sur des personnages qu’on maitrise, le travail est plus fluide. On dessine mieux qu’il y a quatre ans.

Une illustration pour le magazine DOFUS

Sinon du point de vue de la charge de travail, est-ce que vous faites des horaires normaux ?

Je suis en CDI, j’ai donc des horaires normaux, 9h/18h. Mais, c’est rare, les CDI ne sont pas communs. La plupart du temps, il s’agit d’un statut d’intermittent du spectacle. Il y a 75% d’intermittents. On se retrouve sur des prod’ d’un mois, six mois mais les aléas font parfois que tu peux te retrouver une semaine sans bosser. Mais chez Ankama nous sommes en CDI. Les horaires ne sont pas fixes non plus, on demande de faire les heures. Mais au niveau de la charge de travail, le temps sur un épisode est toujours le même mais l’expérience qu’on a maintenant nous permet de bosser plus vite dans tout ce qu’il y a autour du dessin. Et surtout c’est une série qui demande du boulot pour atteindre une bonne qualité.

Dans certains livres et anime japonais on peut voir la vie des animateurs là-bas, on peut y voir des animateurs dormir sous leurs tables de dessin, ce n’est donc pas le cas chez Ankama ?

Non, et même au Japon, ce n’est une généralité. Il y a beaucoup d’animateurs qui bossent la nuit, mais bon, là-bas, ce n’est pas que dans l’animation. La différence c’est qu’ici, on bosse beaucoup mais c’est réglementé. Surtout chez Ankama. On cherche à faire de la qualité et on prend notre temps. La première saison nous a pris 3 ans. Le fonctionnement au Japon est complètement différent, ils sont payés à la tâche, au dessin. Ensuite, ils ont des horaires complètement délirants. Ils ne viennent bosser que l’après-midi, la nuit comme ils veulent, on leur demande juste de produire dans les temps. Et pour ceux qui produisent les « Doga » (les dessins intermédiaires entre les poses clés), je peux te dire que pour atteindre le SMIC, ils ont intérêt à bosser beaucoup !


Quel est l’âge moyen des personnes travaillant à Ankama ?

L’équipe est plutôt jeune. Nous avons tous autour de la trentaine. Même les patrons sont jeunes. Beaucoup d’entre nous sont entrés dans la boîte juste après leurs études.

Vous êtes tous français ou cela devient cosmopolite ?

C’est de plus en plus cosmopolite ! Un japonais, deux belges, un australien. En anim’ flash, il y a beaucoup d’espagnols, des anglais. Je crois qu’il y a un vénézuélien… pas mal de nationalités. On parle beaucoup en français sinon on communique en anglais.

Est-ce que vous regardez ce qui se fait à côté personnellement et professionnellement ?

Dans les deux cas oui, nous sommes obligés. Il faut se tenir informé, et puis on regardait déjà avant, nous sommes des passionnés ! Mais quand même, je remarque qu’à quelques exceptions, comme SOUTH PARK par exemple, on est plus intéressés par le cinéma que les séries. De mon côté, je m’intéresse plus à la réalisation qu’à l’animation.

Est-ce qu’il y aurait d’autres boîtes qui te tenteraient ?

Bien sûr ! Pleins, mais au-delà des boîtes c’est plutôt les projets qui me motivent.


Les bracelets d’otcha

Plutôt série ou long métrage ?

C’est certain que le long-métrage c’est une prochaine étape dans laquelle je plongerais que ce soit chez Ankama ou ailleurs.

L’animation, de série ou de films tourne beaucoup autour de deux pôles, les États-Unis et le Japon, tu penses que l’on peut faire une carrière complète en France ?

Ah oui ! A 100% ! Il y a plus d’animation en France qu’aux États-Unis proportionnellement. Le Japon c’est une sacrée industrie, c’est sûr. Mais en France, il y a énormément de production : MOI, MOCHE ET MÉCHANT, UN MONSTRE A PARIS pour la 3D, « Les Lascars » aussi. Et puis, les américains demandent souvent aux français de faire leurs séries.

A propos de l'auteur

Ancien animateur radio et responsable de fanzine bd, Spécialiste du Manga et de l'édition de bande dessinée en France. Depuis peu bourlingueur de divers concerts et adepte des jeux de toutes sortes.

Une réponse

  1. Gilles

    Gros morceau David ! Well Done ! Pour moi qui suis complètement novice, cette interview est très instructive 🙂

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